Murmures fondés – Entretien avec Hamé, de La Rumeur

Extrait de l’entretien de Hamé par la revue Indésens. L’entretien complet est disponible ici : http://www.indesens.org/article.php?id_article=16

I.S. : Cela pose bien sûr la question de la place de l’artiste dans la société…

H. : Tout à l’heure, j’employais le terme de « carrefour », c’est bien là que notre musique se situe. C’est là que se télescopent, se nourrissent, se confrontent plusieurs réflexions sociales, culturelles, historiques, esthétiques.

Je tente d’être un artiste populaire – au sens noble du terme – un artiste qui crée, qui met en forme en épousant le point de vue de la base. Populaire, ça veut dire qui prend fait et cause pour le peuple, qui plonge et qui s’enracine en lui. Dans son Histoire, dans ses contradictions, dans ses difficultés à vivre, dans ses combats, ses espoirs, ses douleurs. On veut donner à notre rap ce sens. Un rap populaire et combatif. Nous sommes nous là où le besoin de paroles se fait le plus pressant, là où beaucoup sont même privés de la faculté de poser des mots sur leurs propres blessures, sur leurs rêves et leurs espérances. Quand nous ne seront plus capables de ça, nous arrêterons.

Il est vrai que toute production symbolique abstraite a quelque chose de l’exutoire, mais notre souhait n’est pas d’éloigner mais au contraire de rendre plus présent le refus. Créer des petites chansons et des petites oeuvres d’art qui puissent accompagner sur le terrain les luttes. On ne se substitue pas aux syndicalistes ou aux militants. Militants, nous le sommes d’une certaine manière ; mais ce qu’on fait, c’est de la musique. Certains diront que la violence symbolique désamorce la violence sur le terrain. Moi, je n’y crois pas trop. Ce n’est pas un hasard si nous sommes attaqués. Les censeurs sont très au fait sur ce genre de question. L’art n’est pas une étincelle, mais peut accompagner ou transposer esthétiquement certains combats.

I.S. : Lionel Soukaz parlait dans ces mêmes pages (voir Indésens n°4), “d’ouvrir le champ du possible”.

H. : Absolument. Pour la jeunesse, le seul rêve possible, c’est Zidane, hip-hop star, et ce genre de choses. Tout sauf devenir des individus capables d’avoir un regard construit sur leur environnement ou sur le monde et capables même de le transformer. Ouvrir le champ du possible, c’est rendre crédibles les alternatives, les utopies, qui ne sont que des réalités qui n’existent pas encore. C’est au programme tout ça. Nous appelons un maximum d’individus, d’artistes, à devenir des citoyens au sens de Robespierre. « Quand tu sais pêcher, n’offre pas tes poissons, mais apprends à pécher ». Tenir des discours sur les opprimés et à leur place, en leur disant ce qui est bon ou pas de penser, ce n’est pas non plus une solution, même si ce que tu défends est louable. Il faut donner à celui qui en a le plus besoin les clés et les outils pour formuler une alternative réelle et authentique. On sait qu’on ne naît pas avec la conscience des possibles, on se doit de transmettre le virus. Tout seul on ne peut rien. Ce qui est intéressant, c’est quand des réflexions subversives et alternatives imprègnent les foules. La musique, l’art peuvent contribuer à ça. Dans le mouvement social, dans des conflits d’idées théoriques, concrètes, matérielles.

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